Voitures volées à la frontière Cameroun-Gabon-Guinée Équatoriale : un triste destin à la va-vite

En ayant recours à des techniques toujours plus sophistiquées, le trafic de voitures volées constitue l’une des activités criminelles les plus rentables dans la zone des Trois frontières.

«Go fast», l’anglicisme claque comme un titre de film américain. Sauf qu’entre les frontières nord du Gabon, du sud du Cameroun et de l’Est de la Guinée-Équatoriale, il désigne une pratique spectaculaire: ces convois de puissantes voitures lancées à pleine vitesse. «Dans un go fast, il y a systématiquement au moins un ouvreur. C’est lui qui sert servent d’éclaireur: il est constamment en contact avec les voitures qui suivent et les avertissent des dangers éventuels. Cela peut être un barrage de douane ou de police ou encore un accident qui pourrait forcer le convoi à s’arrêter… Enfin, la plupart des convois sont accompagnés d’un ou plusieurs « protecteurs », des véhicules qui veillent à la sécurité du convoi. Ils transportent des bidons d’essence (car les véhicules du convoi évitent de s’arrêter dans les stations-service), mais sont surtout armés pour mieux repousser les policiers, les douaniers et d’éventuels malfaiteurs concurrents, qui tentent parfois de braquer ces convois», renseigne une source policière à la frontière Cameroun-Gabon.

Un convoi, d’accord, mais un convoi de quoi?
De voitures volées. Le phénomène est localisable sur toute la bande frontalière Cameroun-Gabon-Guinée Equatoriale. «Dans la journée du 21 mai 2024, un important convoi de 17 voitures de luxe en provenance d’Ebolowa a été stoppé par nos éléments. Des premiers éléments de l’enquête que nous avons ouverte, il ressort que ledit convoi était celui de voleurs de voitures. Spécialisés dans ce domaine, ils ont imaginé de nouvelles méthodes pour garder la main sur ce juteux commerce. Dernièrement, ils ont tout simplement exploité les rouages d’une nouvelle organisation qui se met progressivement en place et qui fait intervenir des sociétés privées pour la délivrance des certificats d’immatriculation», précise un officier de liaison d’Interpol.
Sur la foi des indications fournies par quelqu’un qui se présente comme un «ancien passeur» aux frontières Cameroun-Gabon et Cameroun-Guinée Equatoriale, l’on observe qu’à la tête de ce système se trouve un groupe de trafiquants qui reçoit une commande de voitures. Pour honorer cette commande, les trafiquants engagent des voleurs qui assurent la fourniture des voitures, des mécaniciens travaillant dans des garages qui leur appartiennent, des faussaires pour l’obtention de faux documents pour les voitures (carte grise et permis de conduire) et des passeurs pour conduire les voitures vers le pays où résident les acheteurs.

Techniques
Ainsi, dans ce système, après la fourniture des voitures par les voleurs, intervient la vente qui, elle, consiste à signer un contrat par lequel des «marchandises» s’échangent contre de l’argent. Elle se distingue de la fourniture du fait de l’intervention fréquente des intermédiaires servant d’écran entre les fournisseurs et les acheteurs. Le conditionnement est une opération importante, car une même «marchandise» peut nécessiter un conditionnement différent selon qu’elle va suivre un parcours officiel ou clandestin.
Par ailleurs, selon les besoins des trafiquants, une voiture pourra être découpée par les mécaniciens, dans le but d’approvisionner le marché illicite en pièces recyclées. En effet, la voiture volée est complètement ou partiellement démantelée et les pièces sont ensuite vendues sur le marché illicite. Généralement, les voitures les plus menacées d’être volées, afin d’être découpées, sont celles dont les modèles sont les plus vendues, car la demande en pièces recyclées est forte. Le transport est l’opération consistant à faire franchir physiquement une frontière aux marchandises de contrebande; c’est l’œuvre des passeurs. «Très souvent, dans la zone des Trois Frontières, le parcours est clandestin», affirme l’ «ancien paseur». D’après ce dernier, c’est à ce moment que le maquillage et le clonage sont mis en œuvre par les mécaniciens. En effet, ceux-ci se procurent, d’une part, une voiture gravement accidentée sur le marché légal et, avec l’aide des voleurs, volent, d’autre part, une voiture dont les caractéristiques sont similaires à celles de la voiture prétendument accidentée en question. Les mécaniciens transfèrent ensuite sur la voiture volée le numéro d’identification de celle-ci donnant ainsi à la voiture volée l’identité de la première. Cette opération est appelée «maquillage» d’une voiture volée. Le «clonage» ou «jumelage» diffère quelque peu du maquillage, apprend-on. Dans ce cas, un nouveau numéro est prélevé sur une voiture stationnée, «puis on utilise ces informations sur une voiture identique mais volée et on fait immatriculer la voiture clonée dans une autre province du pays».
«Ça marche, parfois ça échoue», reconnait notre interlocuteur. Sur le coup, un élément des équipes de prévention routière sur l’axe Ambam-Kye Ossi raconte une anecdote. «Il y a quelques mois, un des voleurs a été identifié grâce à la vidéosurveillance d’un parking à Douala et sa filature sur plusieurs semaines a permis de remonter le réseau. Les gars achetaient des clés électroniques vierges sur internet et avec un encodeur et le numéro de série de la voiture parvenaient à ouvrir la voiture. Une fois la voiture ouverte, les voleurs devaient brancher l’encodeur sur le véhicule, faisaient reconnaître la clé vierge et désactivaient la clé d’origine. Durant l’interrogatoire, les membres du réseau ont reconnu qu’ils sont actifs au sein d’un réseau spécialisé dans la contrebande de voitures. Ils sont épaulés dans ce trafic par des agents de douane qui travaillent au bureau des frontières», indique l’agent de sécurité routière.

Jean-René Meva’a Amougou

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