Manœuvres : la Cemac en éclats unis

En surface et en souterrain, chronique des quelques rixes de leadership dans la sous-région.

Mahamat Idriss Deby et Clotaire Oligui Nguema: des jeunes loups…

Scènes de positionnement
Selon un article paru le 27 janvier 2025 dans les colonnes d’Afrique Intelligence (AI), le Cameroun a renoncé à présenter une candidature pour la présidence de la BAD (Banque africaine de développement). Yaoundé a jeté l’éponge. «Une situation qui permet d’éviter à Paul Biya de se retrouver en porte-à-faux avec son homologue tchadien. A en croire le journal confidentiel français. Désormais, soutient AI, le Tchad montre au grand jour sa démarche de positionnement sur la scène continentale. La revue à la baisse des ambitions camerounaises pour la présidence de la BAD peut se lire de différentes façons. D’une part, intervenue après des négociations ardues au plus haut niveau, la décision de Yaoundé est marquée du sceau de l’apaisement dans l’ambiance surchauffée entre le Tchad et le Cameroun ces 12 derniers mois. D’autre part, cette décision consacre le jeu décisif de Ndjamena à mettre à jour son agenda de son positionnement dans la sous-région», commente l’internationaliste camerounais Daniel Nkomba.


Pour parler le langage des géostratèges, on pourrait dire qu’en termes d’enjeux, «c’est le grand jeu». Cela est valable pour tous les pays de la Cemac. Des observateurs signalent que, depuis, chaque Etat de la Cemac vit une sensation d’être toujours sous la pression de l’autre. C’est ce que mettent en exergue différents niveaux d’analyse. De façon générale, l’ambition du présent zoom n’est pas de revenir sur l’ensemble de ces observations. Il s’agit plutôt de montrer comment l’évolution rapide des «scènes de positionnement» en zone Cemac met celle-ci devant de nouveaux défis.


Bobo Ousmanou

Les organisateurs du Sommet extraordinaire des chefs d’Etat de la Cemac en décembre dernier le savaient: Ni Mahamat Idriss Déby Itno, ni Denis Sassou Nguesso ne feront le déplacement de Yaoundé. Si la machine organisationnelle a plutôt bien supporté le «stress» lié à ces absences, elle n’avait pas anticipé sur la portée et le sens du coup de gueule de l’économiste tchadien Ousmane Elhadj Sali Haril. Lors d’une conférence tenue à Ndjamena le 8 novembre 2024, cet intellectuel proche du président tchadien déclarait vertement qu’ «il ne nous paraît pas nécessaire d’aller encore conseiller des gens qui ne nous écoutent pas depuis 2016!».


1-Les APE de tous les malheurs
«En choisissant de ne pas venir au Cameroun pour discuter de la situation économique de l’espace Cemac, les présidents tchadiens et congolais ont opté pour une absence concertée dans le but d’assurer à leurs pays respectifs la prise de contrôle de certains dossiers plutôt puants pour le Cameroun. Le premier a trait à la signature en en 2014 un accord intérimaire avec l’Union européenne. Brazzaville et Ndjamena voit en Yaoundé le responsable des effets néfastes qui n’en finissent pas de fragiliser économiquement l’ensemble de la sous-région», postule Pr Belinga Zambo. Selon le politologue camerounais (très introduit dans les cénacles diplomatiques africains), «toute la rhétorique, tous les arguments mobilisés jadis, ont été convoqués pour l’occasion en des termes inchangés. Ces schèmes n’ont jamais été ruinés ou discrédités, surtout que ce contre quoi on les invoquait est devenu réalité. Alors, ils sont inlassablement ressortis des tiroirs où ils avaient été provisoirement remisés et réactivés pour faire barrage à la main tendue du Cameroun. On observe à cet effet que l’absence du Congo, par exemple, reconstruit la logique dans laquelle s’était inscrit ce pays depuis une décennie. Il faut signaler que c’est suite au rapport de Congolais Pierre Moussa, DG de la CAMWATER. à son excellence Sassou Nguesso que ce dernier avait dépêché son ministre des Affaires étrangères et de la Coopération de l’époque, Jean-Claude Gakosso, à Yaoundé. Ce monsieur était arrivé dans la capitale camerounaise dans la nuit, juste pour transmettre au président camerounais le message selon lequel les Accords de partenariats économiques mettraient à mal les économies de tous les pays de la Cemac».


Malgré le temps passé, les archives de la Commission de la Cemac sous l’ère Blaise Moussa tiennent le même langage: «Afin d’assurer la mise en œuvre de cet engagement et garantir la consolidation des instruments de l’Union douanière dans la région, la Conférence recommande aux autorités camerounaises de surseoir au démarrage du processus de démantèlement tarifaire prévu le 4 août 2016 et ce, jusqu’à la conclusion d’un accord régional».


2-Casse-tête diplomatique
En explorant d’autres possibilités d’analyse articulée des formes verbales et non directement verbales, Pr Belinga Zambo met sur la table des dispositifs de réfutation et de ralliements mis en œuvre. Exemple: «Pour le cas du Tchad notamment, il saute aux yeux que la crise diplomatique avec son voisin camerounais au sujet de la co-gestion du pipeline Tchad-Cameroun ne s’est pas totalement dissipée du fait du maintien d’une certaine équipe managériale à la tête de l’entreprise camerounaise chargée de suivre le dossier. Si l’on passe en revue les éléments qui peuvent être considérés comme des indicateurs de conflit dans les procédures, Ndjamena ne semble toujours pas convaincu de la sincérité camerounaise», avance l’universitaire.


3-Leadership jeune
Si le scénario de l’élection présidentielle de 2025 au Cameroun suscite une certaine anxiété partout dans l’espace communautaire, il autorise déjà une réflexion sur les transformations possibles du contexte sociopolitique sous régional. «Certains pays n’hésitent plus à défendre ouvertement leurs intérêts nationaux; cette approche décomplexée est essentiellement liée au changement générationnel souhaité ou en cours. L’on remarque, par exemple, qu’une dynamique portée par Brice Oligui Nguema et Mahamat Idriss Déby Itno est en cours au Gabon et au Tchad», souligne Daniel Nkomba. «Agés respectivement de 50 et 41 ans, les dirigeants gabonais et tchadiens sont en train de dessiner des dominantes géopolitiques dans la sous-région», soutient Jean Calvin Messi Mekongo, «A leurs arrivées au pouvoir, poursuit l’analyste politique camerounais, ils ont tous parlé de vent de fraîcheur, de renouveau, voire de révolution, dans une sous-région où le pouvoir politique est dominé par des personnes âgées. Cet ancien monde, les jeunes chefs d’Etat promettent de le dépasser». «Par ce qu’ils font, ils laissent entendre que les allégeances et autres identifications politiques sont terminées.


A bien l’écouter, ce regard définit le contexte dans lequel se déploie par exemple Mahamat Idriss Déby Itno. «En signant un accord de transport maritime et terrestre avec la Guinée Equatoriale, il s’inscrit dans un processus appelé à façonner des habitudes et des comportements qui orienteront durablement sa trajectoire politique, ses choix comme ses pratiques. Et du fait de sa forte charge symbolique, il faut lire cet accord de transport maritime et terrestre, comme un outil d’affirmation géopolitique puisque celui-ci semble se nourrir du précepte géopolitique selon lequel il faut considérer les voisins à la fois comme des amis et comme des ennemis», appuie Jean Calvin Messi Mekongo.


Jean-René Meva’a Amougou

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