Jacques Fame Ndongo: bonus en grand titre

Sur les sédiments de son séjour à la tête de la rédaction de Cameroon Tribune (CT), le journaliste, au cours de la leçon inaugurale dispensée lors du colloque dédié au cinquantenaire du quotidien camerounais à capitaux publics, édifie plus d’un sur le devenir de la presse à l’ère du numérique.

Jacques Fame Ndongo… Académiquement, c’est un professeur titulaire des Universités. Ceux qui auraient pu traverser leur vie sans assister à un de ses cours n’en finissent pas de saluer la clarté, la précision et la rigueur des explications, et surtout la capacité de ces érudits à parler avec une flamme égale et sans notes devant un auditoire toute ouïe. À Yaoundé, ce 4 juillet 2024, la Société de presses et d’édition du Cameroun (Sopecam) tient son pari: faire du cinquantenaire du quotidien à capitaux publics camerounais l’occasion d’une réflexion sur la «Presse publique, pluralisme politique et révolution numérique».

«Commande»
En allant voir dans les profondeurs de ce thème, beaucoup se rendent compte qu’il dessine les contours accueillants d’une discipline-carrefour: l’histoire de la presse. Normal alors que le corpus méthodologique et conceptuel s’ouvre aux journalistes, aux juristes, aux historiens, aux spécialistes des sciences économiques et sociales, aux hauts fonctionnaires. Dans cette mosaïque, Pr Jacques Fame Ndongo mène la leçon inaugurale. Sa tâche: Construire la scientificité du thème à l’honneur. En sa posture de premier coordonnateur de la Rédaction du quotidien Cameroon Tribune, il prévient sur la longueur de son exposé. Deux heures d’horloge. «Ce temps n’est au fond que la réponse à une commande», ironise-t-il. En tout cas, personne ne semble s’ennuyer. Tant l’orateur n’est pas seulement organisationnel et pédagogique, il est en même temps épistémologique. Il évalue et évacue des modèles d’analyses, s’attarde sur des théorisations robustes, solidifie et spécifie-les siennes, oppose préoccupations institutionnelles et choix scientifiques, alterne vocabulaire de la science dure et argot. L’actualité est aussi rapportée au «concret», à la collecte des «faits», à mille lieues des constructions théoriques abstraites, réputées déconnectées du réel. Ce dernier puise ses contenus dans une articulation étroite à l’actualité et aux enjeux du moment, en osmose avec les préoccupations de décision et d’action propre aux milieux dirigeants. Au milieu de tout, il y a une foule de mots qui enchantent son expérience à la tête de la rédaction de CT. De temps en temps, Pr Jacques Fame Ndongo découvre avec une certaine stupéfaction, amusée, l’obligation de silence que respectent ceux qui l’écoutent.

Basculement
Et puis, l’on entend: «Dans les temps anciens, Cameroon Tribune avait un paratexte (fiche signalétique) en première page, au-dessus du titre qui n’avait pas encore graphiquement muté, à la faveur de l’introduction de la quadrichromie induite par l’acquisition des rotatives ultra-modernes par la Sopecam, les unes plus futuristes que les autres. La rotative actuelle est l’une des plus sophistiquées d’Afrique. Je n’ose pas dire plus. Qu’était donc ce paratexte des temps anciens? «Grand quotidien national d’informations». Aujourd’hui, il a été remplacé par … rien. Cela signifie, lorsqu’on décode le texte, qu’il y a un génotexte (texte crypté ou caché) qui est le suivant: «quotidien d’informations générales». Mais, déduction très importante, ce journal est au service du public, c’est-à-dire, de tous, pour tous et par tous». Pour le dire d’entrée, de nombreux indices donnent à penser que CT est dans un temps de basculement de ses paradigmes. Comme toute transformation longtemps silencieuse, explique Pr Jacques Fame Ndongo, ce basculement n’apparaît pas à tous, ni aisément, et il faut prendre le temps de l’établir et de le donner à voir.

Contexte
Pour le Ministre d’État, Ministre de l’Enseignement Supérieur (Minesup), dans le monde de la presse, le basculement en cours ne permet probablement pas de dresser déjà une nouvelle liste des paradigmes qui se substituent aujourd’hui aux anciens. Mais, dit-il, il est clair que ceux de la dernière décennie du 20? siècle ont perdu une grande part de leur efficacité pratique. C’est que, avec l’avènement du numérique, on ne peut plus contester aujourd’hui l’épuisement de l’ancien modèle économique de la presse camerounaise. «Incapable d’aider à surmonter les difficultés actuelles, ce modèle interdit à notre presse d’arriver à maturité en tant que presse», postule l’ancien directeur de l’Essti (École supérieure des sciences et techniques de l’information) de Yaoundé. D’après lui, «la migration vers le numérique remet en cause ce modèle économique classique de la presse basé la vente d’espaces publicitaires aux annonceurs et la vente d’exemplaires de journaux aux consommateurs d’autant que de nouveaux acteurs apparaissent, tels les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et les sites internet généralistes ou plus spécialisés, qui viennent capter la valeur en amont. Ce contexte impose donc un profond travail de métamorphose copernicienne du secteur de la presse». Plus loin, il ajoute; «Le premier défi de la transformation digitale de la presse est donc de repenser les rédactions pour qu’elles travaillent sur une approche, très différente, de l’information, désormais devenue instantanée et qui nécessite des arbitrages toute la journée entre ce qui fait du sens en étant gratuit et ce qui peut être monétisé. La deuxième transformation induite par la révolution numérique est que la presse s’adresse, non plus à des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, mais à des consommateurs à fidéliser, à qui on doit apporter non seulement un contenu d’informations générales et locales, mais également un contenu, sous une forme ou sous une autre, qui lui dispense d’aller chercher ailleurs les informations et les services gratuits ou payants qui lui sont utiles. Pour survivre économiquement, les entreprises de presse sont contraintes de s’aligner sur les meilleures pratiques du marketing digital et en se mettant en phase avec les habitudes d’usagers rodés aux achats en ligne».

Jean-René Meva’a Amougou

Ils ont dit…

Daouda Mane (directeur des Rédactions «Le Soleil de Dakar», Sénégal)

«Se restructurer en profondeur pour affronter le défi du numérique»

Souvent, ce qui fait défaut, ce qui fait des faux, ce qui fait la faute, c’est le refus d’accepter la réalité. L’exposé du Pr Jacques Fame Ndongo a le mérite d’avoir sorti l’innovation et l’adaptation de la presse d’une scène dans laquelle beaucoup d’entreprises de presse africaines s’étaient confinées. Sa leçon inaugurale entrelace l’ensemble des thèmes et des questions qu’une histoire singulière a pu nouer dans le monde de la presse dans nos États. Je suis en responsabilité au journal Le Soleil depuis un certain temps. J’ai plongé du jour au lendemain dans un monde qui subit de plein fouet la crise économique (baisse des abonnements et des recettes publicitaires) et qui est amené à se restructurer en profondeur pour affronter le défi du numérique. C’est ce que l’éminent confrère veut bien nous dire.

Adama Koné, directeur général adjoint chargé des rédactions et des activités d’édition du Groupe Fraternité Matin (Côte d’Ivoire)

«Que la presse africaine change de modèle»

Pr Jacques Fame Ndongo, c’est le goût affirmé et sans cesse travaillé du savoir. Il y avait naguère en pédagogie un principe qu’on appelait «l’escargot d’apprentissage» ou la «spirale de l’apprentissage» avec l’image d’un premier tour où, avec une première interrogation, l’on cherche une réponse en consultant tel ou tel savoir, tel ou tel livre, puis on tente une réponse que l’on expose aux autres: c’est le premier tour. Arrive le deuxième tour, et là, on pose mieux la question, fort d’une première expérience, on consulte de meilleures sources, on élabore une meilleure réponse et on se confronte mieux aux autres. C’est à cela que le Pr Jacques Fame Ndongo s’est livré dans sa leçon inaugurale qui invite la presse africaine à changer de modèle.

Onouoha Ukem, Rédacteur-en-chef de «The Sun» (Nigéria)

«Chez nous, le processus de digitalisation est assez avancé»

Au cours de ce colloque, je ressens aujourd’hui combien il est impossible de «tout savoir» sur les étapes de la vie d’un journal comme Cameroon Tribune. Mais je saurai sans doute signaler quelqu’un susceptible de donner une réponse intéressante et meilleure que la mienne sur tel ou tel sujet: Pr Jacques Fame Ndongo. Chez nous le processus de digitalisation est assez avancé pour les supports de diffusion à travers l’usage de nouveaux langages de programmation qui rendent possibles – sans qu’il soit nécessaire de multiplier le nombre de pages – la séparation du contenu de sa mise en forme, et l’adaptation de la mise en forme du contenu à son support de visualisation.

Filiberto Seme Sue Nchama, directeur général de la presse écrite et du site institutionnel au ministère de l’Information, de la Presse et de la Radio de Guinée Équatoriale

«La presse est à un mur de péage»

À écouter le Pr ce matin, on est obligé de préciser que l’on est érudit en quelque chose. Ce monsieur est véritablement le relais qui sait infiniment mieux que beaucoup d’autres les enjeux savants sur le sujet Cameroon Tribune. Je retiens aussi que le passage au numérique est incontournable. La presse est à un mur de péage. Mais le passage au payant est un pari risqué. Comment maintenir l’audience tout en amenant des lecteurs habitués au gratuit à passer aux offres payantes?

Olivier Ndembi, chef de service enquêtes et reportages à L’Union (Gabon)

«Travailler en multimédia»

Le défi des entreprises de presse en Afrique centrale, comme partout ailleurs, est aujourd’hui de travailler en multimédia. Elles doivent pour cela apprendre à gérer des temporalités différentes et simultanées (gestion de flux d’informations sur le net; analyse et expertise sur les supports traditionnels). Les investissements techniques et humains à consentir sont importants (les versions numériques sont compliquées à mettre en place et chères), alors que les équilibres économiques restent incertains.

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