Dr Joanna Fezeu : «Autonomiser les femmes, c’est contribuer au développement en Afrique centrale»

La socio-économiste camerounaise, consultante internationale en matière d’autonomisation économique des femmes africaines, fait part des dynamiques et des perspectives vécues en Afrique centrale.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?
Je suis Joanna Fezeu. Je suis une Camerounaise. J’ai étudié le féminisme, la condition féminine et la participation politique des femmes en Afrique et en Afrique centrale pendant de nombreuses années. En plus, j’ai réalisé un recueil d’entretiens avec des féministes africaines pour comprendre le sens donné à leur activisme.


En rapport avec le thème de l’autonomisation de la Femme et le développement durable, que reflète la situation actuelle, selon vous?
Actuellement, 836 millions de personnes vivent dans une pauvreté extrême et, dans les régions en voie de développement, une personne sur cinq vit avec moins de 1,25 $ par jour. Malgré ces chiffres sidérants, le programme de développement durable à l’horizon 2030 de l’Organisation des Nations Unies cherche à éradiquer la pauvreté d’ici 2030. Mais cet objectif ne peut être atteint si nous continuons à avancer dans la même voie et à laisser les femmes à l’écart. Des études récentes ont constaté que l’autonomisation économique des femmes était fondamentale pour la réduction de la pauvreté, et une condition préalable au développement durable, exploitant la possibilité de modifier considérablement l’évolution du Programme 2030.


Bien que la recherche ait établi un lien entre l’autonomisation économique des femmes et le développement durable, pensez-vous que cette question soit suffisamment considérée comme prioritaire par les États de la zone Cemac?
Le thème de l’autonomisation économique des femmes et de son rôle dans le programme de développement durable à l’horizon 2030 a été abordé au Forum Politique de Haut Niveau 2017 (FPHN) sur le développement durable. Nos États ont pris connaissance des recommandations de ces assises. Maintenant, le gros défi est celui de l’opérationnalisation sur le terrain. On n’a pas encore suffisamment pris la mesure du rôle des femmes sur le marché du travail. Les femmes sont les plus marginalisées en matière de participation et d’accès au travail formel. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.


Êtes-vous en train de caricaturer le rôle des hommes dans l’autonomisation économique des femmes et la corrélation avec les inégalités?
Souvent, on peut convaincre les hommes et les garçons de s’intéresser aux problèmes qui touchent les femmes et les filles, ces femmes traitées injustement pourraient être leurs mères, leurs tantes, leurs sœurs ou encore leurs filles. Mobiliser les hommes est juste et relativement efficace mais cela ne devrait pas être la seule raison pour laquelle les hommes et les garçons défendent les droits des femmes et des filles, et on ne devrait évidemment pas avoir besoin de les persuader à se soucier des problèmes qui touchent les femmes et les filles. Les hommes et les garçons devraient se sentir concernés par des problèmes tels que l’autonomisation économique des femmes, car les femmes méritent que leurs droits fondamentaux soient reconnus et respectés. Les familles, les communautés et les États ne peuvent atteindre des niveaux optimaux de bien-être social, économique et physique lorsque la moitié de la population est exclue ou fait l’objet de discriminations.


Les droits de la femme sont inextricablement liés à toutes les questions relatives aux droits de l’homme et à toutes les formes d’inégalité qui entravent le développement durable et qui, en fin de compte, affectent tous les individus. Alors, au vu de ce que vous décrivez, quelles solutions préconisez-vous?
Non seulement l’argument en faveur de l’autonomisation économique des femmes est sensé d’un point de vue moral, mais il l’est également sur le plan pratique et économique. Afin d’éliminer les inégalités entre les sexes dans la population active, de nombreux changements systémiques et profonds doivent avoir lieu en Afrique centrale. Pour cela, il faut améliorer l’accès aux services publics abordables ou universels, tels que la garde d’enfants, l’éducation, la santé et la protection sociale. Le manque de services publics accessibles, abordables et équitables entrave de manière significative la capacité des femmes à participer au marché de l’emploi. Cela s’explique par le fait que les femmes assurent la majorité du travail informel, non officiel et des soins prodigués aux proches, assumant la charge au sein de leur famille. Elles remplacent ces services indispensables soit en restant à la maison ou en assurant deux ou trois postes.
Il faut également reconnaître et examiner les facteurs multiples et complexes qui affectent la capacité des femmes à accéder au marché du travail, tels que le mariage et les grossesses précoces, la guerre et les conflits, la violence basée sur le genre, les lois et politiques discriminatoires qui excluent et/ou entravent l’accès des femmes à l’éducation, à la participation politique et à des secteurs spécifiques du marché de l’emploi.


Il est temps que les hommes et le secteur privé assument la responsabilité des inégalités fondées sur le genre. Ils jouent un rôle essentiel dans la lutte pour l’égalité des sexes et doivent faire partie de la solution.
Les États et les régions doivent s’engager à donner la priorité à l’autonomisation et à l’inclusion des femmes, en reconnaissant cette question comme une condition préalable au développement durable. Alors, il faut créer des plateformes pour les femmes, la société civile et les ONG afin de communiquer, de collaborer et d’établir des relations avec les acteurs concernés, ainsi qu’avec les membres du secteur privé et public, en comblant l’écart entre les secteurs formel et informel. Les partenariats et alliances multilatéraux sont d’une importance capitale pour améliorer l’accès des femmes au crédit, aux services bancaires et aux programmes de microcrédit.


Il ne faut pas oublier de développer l’accès aux outils numériques et s’efforcer de mettre un terme au fossé entre les sexes dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) qui offrent la possibilité d’atteindre les personnes les plus éloignées/les plus difficiles à atteindre, et de leur fournir les outils qui leur permettront d’amorcer et/ou d’accélérer de manière exponentielle leur accès au marché du travail.


De l’autre côté, il faut créer des lois et des politiques globales et holistiques (au niveau local, national et international) qui garantissent et imposent l’égalité entre les sexes et qui démantèlent l’état d’esprit ancré dans les habitudes; encourager les femmes à s’entre-aider et créer des plateformes de réseautage et de mentorat. Les femmes devraient travailler les unes avec les autres et accroître mutuellement leur potentiel. L’égalité des sexes et le développement durable sont des entités co-dépendantes. L’autonomisation économique des femmes peut apporter des gains substantiels en termes de développement humain et économique, au plan local comme mondial.


Propos recueillis par
Jean René Meva’a Amougou

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