Le directeur adjoint du séminaire Afrique et Développement à l’Ecole de Guerre de Yaoundé se montre optimiste quant à la rupture des accords militaires entre la France et le Tchad. Il y voit une opportunité d’entreprendre de profondes réformes locales et régionales en matière de sécurité.

Quelles perspectives s’ouvrent pour le Tchad qui met ainsi fin à l’un de ses principaux partenariats en matière de défense?
La fin des accords militaires entre le Tchad et la France constitue une étape stratégique majeure dans la réorientation de la politique de défense tchadienne. Cette décision traduit une volonté affirmée du gouvernement tchadien de s’émanciper des chaines sécuritaires françaises, renforçant ainsi son autonomie stratégique dans un contexte où les alliances traditionnelles sont de plus en plus remises en question en Afrique. Pour le Tchad, cette rupture ouvre la voie à des réformes internes profondes en matière de sécurité et de défense, permettant une meilleure adaptation aux réalités géopolitiques locales, notamment la lutte contre Boko Haram dans le bassin du Lac Tchad et les tensions aux frontières nord avec la Libye et est avec le Soudan.
Sur le plan interne, cette décision offre une opportunité de moderniser l’armée tchadienne en la dotant de moyens et de doctrines plus en phase avec les défis actuels. La professionnalisation des forces armées pourrait être accélérée, avec un accent mis sur le développement des capacités locales, la formation des troupes et la production d’équipements militaires. Cela suppose toutefois des investissements considérables que le Tchad devra mobiliser à travers de nouvelles alliances et partenariats stratégiques. La diversification des partenaires internationaux devient alors un levier clé pour garantir la viabilité de cette transition.
En se tournant vers des puissances émergentes comme la Russie ou la Chine, le Tchad pourrait accéder à des financements et technologies alternatifs, tout en équilibrant les rapports de force dans ses relations internationales. Par ailleurs, les alliances avec des voisins régionaux tels que le Cameroun, le Nigéria ou le Niger pourraient être renforcées au sein d’initiatives multilatérales comme la Force Multinationale Mixte (FMM), offrant ainsi une réponse plus coordonnée aux menaces transfrontalières.
Cependant, ce choix stratégique comporte des risques. La fin de l’accord avec la France peut créer un vide logistique et financier temporaire, nécessitant une gestion prudente pour éviter l’affaiblissement des capacités opérationnelles sur le terrain. De plus, l’armée tchadienne pourrait être confrontée à des pressions accrues pour combler ce manque, ce qui pourrait entraîner une surcharge opérationnelle si de nouveaux soutiens ne sont pas rapidement mobilisés.
Enfin, cette décision a également une dimension symbolique forte, illustrant la montée d’un nationalisme africain affirmé qui remet en question les partenariats sécuritaires hérités de l’époque coloniale. Elle incarne un tournant dans la manière dont les États africains envisagent leur rôle sur la scène internationale, mettant en avant l’idée que la sécurité nationale doit être conçue et mise en œuvre selon des priorités locales, et non dictées par des intérêts étrangers.
Cette décision vient-elle exacerber le sentiment anti-français en Afrique? Peut-on l’attribuer a un effet boule de neige, après des décisions similaires au Niger, au Burkina Faso et au Mali?
La décision du Tchad de mettre fin à ses accords militaires avec la France s’inscrit dans un contexte régional marqué par une intensification du sentiment anti-français. Cependant, elle ne peut être entièrement réduite à un effet domino ou à une simple réplique des choix faits par le Niger, le Mali ou le Burkina Faso. Contrairement à ces pays, le Tchad adopte une position plus pragmatique, ne fermant pas totalement la porte au dialogue avec Paris, ce qui démontre une différence notable dans les motivations et les modalités de cette décision.
Le sentiment anti-français en Afrique, alimenté par des perceptions d’ingérence et des résultats mitigés des interventions militaires françaises, a certes joué un rôle dans la popularité de telles ruptures. Toutefois, au Tchad, cette décision semble davantage relever d’une volonté de rééquilibrer les rapports de force avec un partenaire historique devenu de moins en moins perçu comme indispensable. Cette évolution correspond aussi à une tendance plus large où les puissances africaines, fortes du soutien populaire et de la montée d’un nationalisme panafricain, cherchent à affirmer leur autonomie.
Il convient également de noter l’impact de la présence Russe dans l’exacerbation des sentiments anti-français. La stratégie russe, notamment à travers des campagnes d’influence et le déploiement de groupes privés comme Wagner, exploite les frustrations locales pour promouvoir une alternative aux partenariats traditionnels avec l’Occident. Cependant, au Tchad, la situation est plus nuancée. Le pays semble chercher à diversifier ses alliances sans pour autant adopter une posture ouvertement hostile envers la France, ce qui témoigne d’une approche mesurée et stratégique.
Doit-on s’attendre à une reconfiguration des rapports militaires entre le Tchad et les autres pays d’Afrique centrale qui continuent de coopérer avec la France?
La fin de l’accord militaire entre le Tchad et la France pourrait entraîner une reconfiguration significative des rapports militaires au sein de l’Afrique centrale. Le Tchad, en s’affranchissant d’un modèle de partenariat traditionnel avec Paris, ouvre la voie à une redéfinition des alliances régionales, qui pourraient privilégier des approches plus autonomes et coordonnées. Cela pose toutefois des défis complexes, notamment pour les initiatives de sécurité multilatérales où la France joue un rôle important.
Dans l’immédiat, la décision tchadienne pourrait provoquer un repositionnement stratégique de certains pays voisins comme le Cameroun, qui entretiennent des relations étroites avec Paris. Cela pourrait soit créer des tensions, soit inciter à une réflexion collective sur la nécessité d’une stratégie régionale moins dépendante des puissances extérieures. Le Tchad pourrait également intensifier sa coopération bilatérale avec des pays confrontés à des défis sécuritaires similaires, tels que le Nigéria dans le cadre de la lutte contre Boko Haram.
Par ailleurs, cette dynamique pourrait stimuler le rôle des organisations régionales comme la CEEAC ou l’Union africaine dans la gestion des questions de sécurité. Ces institutions, malgré leur situation permanente de quête d’autonomie, pourraient être appelées à jouer un rôle accru dans la coordination des efforts régionaux, réduisant ainsi la dépendance aux partenariats traditionnels avec des acteurs non africains.
La diversification des partenaires internationaux reste une autre option pour le Tchad et ses voisins. Des acteurs comme la Chine et la Russie pourraient trouver dans cette reconfiguration une opportunité pour accroître leur influence, notamment à travers des partenariats technologiques et des investissements dans la modernisation militaire. Toutefois, une telle transition nécessite une gestion prudente pour éviter de nouveaux déséquilibres stratégiques et maintenir la stabilité régionale.
Interview menée par Louise Nsana