Depuis Yaoundé: la Pensée africaine se réajuste

Au commencement

Au lancement de la Nouvelle pensée africaine


Il y a 28 mois, en octobre 2022, le monde entier vibrait au rythme des échos d’une conférence internationale organisée au palais des Congrès de Yaoundé par le Centre international de recherche et de documentation sur les traditions et les langues africaines (Cerdotola). Inédites, les assises travaillaient pour une nouvelle pensée africaine. Les statistiques de présence donnent à constater une participation de près de 1400 personnes venues des quatre coins de la planète et de plusieurs horizons scientifiques, disciplinaires et culturels. Les travaux furent sanctionnés par la déclaration du 28 octobre 2022; qui porta sur ses fonds baptismaux un véritable mouvement aux contours planétaires baptisée Nouvelle pensée africaine. La déclaration de Yaoundé recommandait notamment de densifier la réflexion engagée, d’en élargir les termes de référence, de disséminer les résultats des recherches, d’organiser leur application en multipliant les partenaires, les acteurs et les synergies; d’en généraliser les pratiques afin de doter l’Afrique et le monde d’une impulsion intellectuelle soutenue, capable de structurer ses révolutions silencieuses et de porter ses projections de changements transformationnels dans tous les domaines de la vie. Ensemble, les participants missionnèrent le Cerdotola à mettre en place un outil et un vecteur conceptuel entièrement dédié à la renaissance africaine au sens le plus fort et le plus intégral. En d’autres termes, ils invitaient à capitaliser les idées, les actions et les projections éparses dans diverses initiatives pour réinventer l’Afrique par les Africains du continent et de la diaspora. Un certain nombre de ténors se rangèrent immédiatement en ordre de bataille pour faire avancer cette œuvre collective pharaonique appelant d’urgence la mobilisation permanente de l’esprit et du génie africain, clés indispensables pour que cette évolution soit consolidée de manière efficace et inclusive. Cette histoire, racontée par le Pr Charles Binam Bikoi le 19 février 2025, a précédé la présentation de la Revue internationale des sciences, cultures et patrimoines «Nouvelle pensée africaine» dont la présente production éditoriale fait l’économie.


Louise Nsana

L’Afrique prend son destin en main. Les signes avant-coureurs de cet aboutissement se profilent progressivement. Le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont ouvert le bal en créant une séparation profonde et sans précédent avec la France. Avant eux, le président Paul Biya du Cameroun mettait un terme à certains accords historiques secrets avec le colonisateur d’antan. Comment passer sous silence la verve de plusieurs chefs d’Etats africains face à «l’attitude méprisante» du président Emmanuel Macron en janvier dernier. Tout cela est de bons augures pour d’éminents savants africains. Réunis à Yaoundé le mercredi 19 février 2025, sous l’égide du Centre international de recherche et de documentation sur les traditions et les langues africaines (Cerdotola), une vingtaine d’intellectuels profilent une pensée africaine détachée des théories dites dominantes sous lesquelles le continent a longtemps ployé. La Revue internationale des sciences, cultures et patrimoines sur la «Nouvelle pensée africaine», parue la semaine dernière en premier numéro, en trace le sillon. «En ce qui concernent les enjeux, ils sont les mêmes que ceux pour lesquels le Cerdotola a convoqué et convoquera désormais la convention de la Nouvelle pensée africaine. A savoir: outiller l’Afrique de la nouvelle dynamique conceptuelle théorique et in-théorique afin de soutenir les projections de transformation et les orientations des actions indispensables pour faire face aux défis du 21e siècle qui commencent à ressembler à un siècle du retour à la loi du plus fort. Ces défis tournent autour de la transition de puissance, pour ceux qui exercent la puissance, et de la construction de la puissance», souligne Charles Binam Bikoi, directeur de la revue.


Déconstruction et construction
Les élites intellectuelles du continent et de la diaspora s’engagent à la déconstruction – construction. Autant dans l’esprit de la loi, qui a permis de façonner des siècles de dépendance aux puissances mondiales, que dans le pragmatisme d’une action visant à faire renaitre l’Afrique à partir de ses cendres.»Les histoires de la proclamation des indépendances, l’organisation de l’unité africaine et les droits des afro-américains ont été suivies par une éclipse. Cette éclipse s’est caractérisée par une atomisation nationaliste, individualiste, économiciste, endogénéiste violente et partisane de la pensée. C’est ainsi que la pensée africaine a sombré dans une quasi-absence de mouvements conséquents d’idées et de créativité. Qui mettra en doute que les décennies perdues pour le développement passées sous la dictature exogéniste de l’ajustement structurel auront été les manifestations de la récession de la pensée», questionne le Pr Charles Binam Bikoi. Il est suivi dans cette logique par le philosophe Camerounais Ebenzer Njoh Mouelle: «La nouvelle pensée africaine à mettre à jour ne devrait pas être une pensée d’amphithéâtre s’entretenant avec elle-même. Mais au contraire, elle devrait interpeller le politique et le pouvoir d’Etat. Convaincu de cette préoccupation, le directeur de la revue, le Pr Charles Binam Bikoy, invite à relancer les efforts inaboutis notamment en ce qui concerne le panafricanisme et la réalisation d’une authentique unité africaine en faveur de laquelle Kwame Nkrumah avait ardemment milité jusqu’au coup d’Etat savamment orchestré par ceux-là mêmes qui continuent de combattre le projet de faire émerger une vraie puissance politique africaine au niveau du continent», explique le philosophe camerounais, Ebenezer Njoh Mouelle, présentant mercredi une note de lecture de la Revue.


Pour lui, nul doute que la pensée – que porte également les Professeurs Jacques Fame Ndongo de l’Université de Yaoundé I, Theophile Obenga de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville, Achille Mbembe de l’Université de Witwatersrand de Johannesburg, Seloua Luste Boulbina de l’Université de Paris, Cécile Dolisane Ebosse de l’Université de Yaoundé I et Urbain Amoa de l’Université Charles Louis de Montesquieu en côte d’Ivoire, entre autres – doit conduire à un repositionnement de l’Afrique dans le concert des nations. «Une deuxième chose sur laquelle l’on devrait mettre l’accent est l’accès au stade de puissance financière, de puissance économique, de puissance militaire. Souvenez- vous que toutes ces trois puissances se trouvent au Nord par rapport au Sud. La puissance technologique aussi pour l’exploitation de nos minerais. Qui est-ce qui va sous terre? Ce n’est pas nous. Nous nous contentons de donner des marchés. Mais voilà des aspects sur lesquels se pencher: les puissances financières, technologiques et militaires, qui permettent au Nord de continuer à afficher son arrogance», détaille-t-il sans ambages. Dans sa pensée, le Pr Ebenzer Njoh Mouelle rejoint partiellement la Chine qui s’active auprès des autorités africaines pour un bouleversement de l’ordre politique et économique mondial. En témoigne à titre d’illustration la Déclaration de Beijing sur la construction conjointe d’une communauté d’avenir partagée de novembre 2024. Laquelle dénonce l’iniquité, le néocolonialisme, l’exploitation économique internationale, l’intolérance et la stigmatisation de la diplomatie occidentale.


Légitimité
Cette posture à bien des égards semblable à celle du Camerounais ne définit cependant pas l’orientation de la nouvelle pensée dévoilée mercredi. Tant cette dernière se veut formuler pour l’Afrique et par les Africains. Elle porte en elle, de la conception commune formulée à l’amphithéâtre de l’université Ngoa-Ekelle, la vision d’une Afrique prospère qui invite les autres à sa table. «Le conseil scientifique n’est pas inondé des non africains parce que souvent, dans nos revues africaines, nous avons tendance à chercher la légitimité au point d’intégrer souvent des personnes qui n’ont rien à voir avec la vision. Il y’a un formatage qui a été mis en place depuis des lustres, nous devons sortir donc de ce formatage. En fin de compte, il s’agit de se réapproprier un nouveau paradigme et la réinstauration d’un narratif par la réappropriation des langues africaines, de la recherche de la justice», soutient le Pr Cécile Dolisane Ebosse, chef de département littérature et civilisations africaines à l’université de Yaoundé I.


Louise Nsana

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